30 nov. 12

AÉKI

L'escalator grimpait à une vitesse phénoménale. Il fallait compter les secondes pour arriver à grimper sur une des marches de c't'escalier mécanique.

Prendre son élan.

Compter, Un , deux, trois et sauter.

Les marches étaient hautes d'un mètre douze virgule trois centimètres, ce qui faisait une sacrée hauteur pour un sportif comme moi. Heureusement, pour les personnes de petite taille qui descendaient en rappel des hélicoptères qui tournaient au dessus de nos têtes, le magasin bleu et jaune de meubles design jetables à la mode occidental avait installé des trampolines noirs avec des élastiques rouges d’une efficacité frappante. Ces trampos' bizarrement poilus tiraient une langue visqueuse et rose fluo qui reposait sur la terre battue mouvante dont était composé une partie du sol. Leur circonférence permettait à sept zacrobates de bondir plus loin. Grâce à eux et à cause d'eux, les 7 nains atteignaient sans aucun mal la troisième marche, ou bien, pour les groupes plus légers, tout le monde bondissait jusqu’en haut sans passer par la case escalier de fer. Quelquefois les trampolines poussaient un grand cri d'énervement, prenaient leur souffle et d'un coup, paf, faisait jaillir un groupe entier qui traînassait sur son dos. Les nains finissaient alors leur vol le crâne et les os écrabouillés sur le panneau publicitaire qui se tenait en face. Les couleurs publicitaires additionnées au sang rouge écarlate, aux bouts de cervelle blanc-jaune dégoulinants et aux os craquelants, pouvaient, avec un peu d'imagination, composés une peinture, qui, ma foi, n'avait aucun intérêt à mes yeux. Par contre un groupe de personnes, une coupe de champagne à la main, faisant semblant de savoir et de démontrer la force du tableau en cours et définissait ce qu'était l'art aujourd'hui. En regardant de plus près, j'aperçus qu'ils étaient en train de déguster des poussins vivant en leur coupant la tête d'un geste précis, buvaient leur sang puis les enfournaient dans leurs grandes bouches voraces situées au dessus de leurs têtes. Pour sauver la face de l'humanité, des militants vegan de l'autre coté du grillage dressé pour les empêcher d'entrer manifestaient nus et jetaient des pommes pourries tombées des arbres tout en en profitant pour croquer la partie où se trouvait le ver, cette petite larve gloutonne du Carpocapse, petit papillon ravageur de fruits à noyaux ou pépins.

 

Je décidâtes de ne pas prendre part à cette orgie de cris, de nus et de pommes véreuses.

 

Pour ma part, j'le sentais pas c't'escalator.

Nan !

D'une part, j'étais alourdi par la boue qui se formait du mélange de bave qui coulait des langues de trampoline et de la terre battue. De plus, j'étais lesté par mes boots hautement compensées au plomb Maçonnique. Tout le poids de l'Histoire, du symbolique honorifique, des chevaliers perdus, des drapeaux en bernes pesait sur mes épaules frêles.

Du coup, je pris l'ascenseur.

Simplement.

Un superbe ascenseur doré, douillé, tout y brillé. Sur son sol était collé une moquette verte caca d'oie à poils épaissis si longs que je ne voyais plus mes chaussures à semelles ultra-compensées. D'après le panneau d'informations numériques, la montée durait au minimum une heure. En continuant à lire j'appris que cela pouvait varier en fonction des conditions météorologiques en dehors de la cabine en ascension.

Je décidâmes donc de m'allonger pour faire un petit somme sur la moquette qui paraissait si moelleuse. Elle était dure et froide comme du marbre. Quand je fermais les yeux je me croyais dans une cellule de dégrisement de nos chers commissariats zencombrés. Je m'endormis tout de même, malgré l'inconfort. 

À mon réveil, horreur et stupéfaction !

Je m'étais trompé en appuyant sur les boutons. J'avais pressé celui tout en haut où il était écrit : « Bloody hell mother fucker » et non « Entrée du magasin ». Pourtant il n'y avait que 2 boutons sur le panneau. Je devais être distrait par les pommes pourries volantes non vermifugées et les mangeurs glouton de poussins crus piaillant à la mort du rez-de-chaussée.

Enfin... j'en étais là !

Je ne pouvais plus faire marche arrière.

Les portes s'ouvrirent lentement. Elles gémissaient et couinaient comme un chihuahua mal embouché. Elles en profitaient pour me lâcher un sourire jaune de gêne à moitié dissimulé qui me mis tout de suite dans l'effroi. Une chaleur lourde s'abattit sur mon corps, un souffle incandescent me brula tout les poils du visage, ma peau devint glacée de bouillonnement. J'avais les yeux secs comme des haricots secs. Ça piquait. Ça grattait. Ça sentait mauvais. L'odeur venait de ma pilosité qui fumait et se consumait tranquillement, je fus rassuré de sentir mon odeur, quelque chose de familier dans ce nouveau monde belliqueux. Les portes se marraient carrément maintenant, on voyait leurs grandes dents de devant. Ç'était d'un ridicule ! On ne voyait que cet émail jaunie. Hautain, je décidais de les ignorer passivement. J'avança d'un pas sur cette nouvelle terre étrange et brulante. C'est à ce moment précis qu'une légère douleur se manifesta à l'endroit où, au préalable, j'avais des orteils, une voûte plantaire et un talon.

Plus rien...

Enfin, si, un magnifique moignon chirurgicalement plastifié par la semelle de ma chaussures qui enveloppait cette... boule de chair. En faite, c'était très esthétique et ça deviendrait surement à la mode, j'en étais sûr. Je remerciais la lave qui composait le sol pour cette œuvre corporel et retourna dans la cabine de l'ascenseur pour ne pas perdre l'équilibre et calciné mon deuxième pied. Les portes s'étaient calmées et jalousaient ma nouvelle allure en vogue dans les hautes sphères niortaises. Je ne pus m'empêcher de rire à mon tour en les voyant si dépitées. Je pris attention à ce que je faisais cette fois-ci et appuyais sur le bon bouton. Du fait de la pression que j'exerça sur celui-ci, mon doigt s'enfonça jusqu'à la première phalange et un pus jaune épais en jaillit. Mon reflet dans le miroir de la cabine secouait la tête de découragement parce qu'il venait de me prendre en flagrant délit d'introduction de mon doigt recouvert de suppuration dans ma bouche. Son goût ne m'étais pas inconnu, un mélange de crème pâtissière et d'huître.

Laiteuses.

Laissons là ces considérations gustatives.

« Entrée du magasin »

Le voyage ne dura que trois minutes trente deux. Juste le temps de peaufiner ma chevelure restante, sèche, crépitante, boursouflée par le souffle de chaleur. Les portes s'écartèrent sans broncher cette fois-ci. Dans la centrale d'achats qui s'ouvrait devant moi, le temps était à la pluie. Malins et maudits commerciaux, toujours l'astuce pour vous faire acheter des parapluies biodégradables placés à l'entrée qui s'autodétruisent après un temps compté. Il y avait aussi des bottes en caoutchouc, des coupes vents et des vêtements de pluie d'intérieurs imperméables. Pour rendre l'achat plus zattractif et alléchant, les parapluies autodestructeurs biodégradables écologiques volaient à basse altitude, de sorte que l'on pouvait les attraper en plein vol.

C'était super !

Je chopais un parapluie à la volée, non sans lui assener une escarmouche bien placée derrière la septième baleine pour l'assommer un bon coup. Je fis l'économie d'une botte sur deux grâce à mon handicap avantageux et d'un vêtement de pluie. Par contre je pris un wagonnet mis à disposition pour mettre mes achats et commanda au passage une bouteille de mezcal pour la traversée. La chenille qui se pavanait au fond de la bouteille me jeta des yeux de chien battu. Elle me fit comprendre grâce à une pancarte manuscrite tendue grâce à sa mue qu'elle aimerait sortir de cette enfer alcoolique et reprendre une vie normale.

Tranquille.

Cool.

Comme ces congénères des pommes mais avec de l'agave. Une vie normale, sans addictions ni souffrance. Ce travail n'était pas fait pour lui, tout le monde peut se tromper, c'était à cause du conseiller d'orientation, elle ne s'attendait pas à ça et puis... je n'arrivais pas à lire la suite du message écrit en trop petit. J'avais un bon fond à l'époque, elle me faisais de la peine et je trouvais qu'elle avait raison. Pour la sauver, je bus la bouteille cul sec en serrant les dents pour filtrer cette pauvre ch'nille.

Chose faite.

Sauf qu'au moment où je la tenais dans la bouche, un message gerbant des hauts-parleurs du magasin énonça la possibilité d'énormes réductions sur les tronçonneuses électroniques super-puissantes. Justement j'étais venu en acheter cinq. Les réductions étaient effectives à la condition unique où l'on avait le courage de croquer et d'avaler la larve, parasite de l'agave servant à la confection de cette délicieuse boisson au goût de pneu. Cette larve aurait une saveur horriblement infâme, immangeable. Ce challenge était par conséquent insurmontable et réservé au plus téméraire d'entre les clients. Enivré par la descente du litron, pris par le défi lancé et n'écoutant que ma mauvaise conscience, je fis abstraction des cris de supplications de mon habitante buccal et croquais la chenille avec avidité et appât du gain. Je réfléchissais à ce que j'allais pouvoir m'offrir avec les sous économisés pour faire passer l'amertume autant morale que gustative.

Son goût fut comme prédit dans le message.

Horriblement fétide.

Un frisson s'empara de mon corps, je tremblais. Des soldats, baïonnettes droit devant me lacéraient la colonne vertébrale de l'intérieur. Mes oreilles, mes narines et mon anus crachaient une fumée fiévreuse charbonneuse. Je ne sentais plus ma langue et mon palais, insensibilité totale. Mes dents fondaient comme neige au soleil dans un bruit écoeurant d'écumousse.

Ces sensations disparurent peu à peu.

Des accalmies météorologiques furent annoncées au hauts-parleurs cracheurs de feu.

Puis, les grands gagnants du concours de mangeurs de larves de mezcal.

Je faisais parti du lot de vainqueur.

Quel bonheur !

D'un ton très bas, rapide et rempli de postillons comme les informations en astérisque en bas de page, la voix amplifiée décrit ensuite les risques hallucinatoires encourus après ingestion d'une chenille et d'une bouteille entière de mezcal. Je compris que les effets que j'avais ressenti n'étaient que l'introduction. Le voyage allait être long, très long mais apparemment joyeux. Je ne pouvais m'empêcher de rire en pleurant et intérieurement de m'en vouloir pour cette petite âme qui flottait maintenant en moi. La culpabilité était source de joie intense. J'en avais mal au ventre. Je m'aperçus que mon parapluie s'était biodégradé il ne me restait plus que la tige et les baleines dans la main. La septième avait un coup dans l'aile, elle se balançait mollement vers le bas, de droite à gauche.

Pas grave.

Je ne me ferais pas avoir par le consumérisme. Je traverserais le magasin sous la pluie. De toute façon je crois que la température de mon corps était extrême puisque l'eau ne m'atteignait même plus. Elle se transformait en vapeur avant de me toucher. J'étais entouré d'un nuage vaporeux, ce qui ne m'aiderait guère pour trouver mon chemin et les produits que je voulais me procurer. On fera avec, me dis-je sournoisement sans aucune inquiétude quant à l'avenir.

J'avais oublié toute forme de durée, d'heures, de minutes, de secondes.

Pas grave.

D'ailleurs, depuis combien de temps me trouvais-je dans ce hall d'entrée pluvieux ?

Pas important.

En faite, plus rien n'avait d'importance.

YO WAterSToNE - nov 2012 

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